Cinéma X : le Beverley fait de la résistance !

Publié initialement sur Ragemag, le 29 juin 2013

Ne le cherchez pas dans les quartiers chauds de Pigalle. C’est sur les Grands Boulevards, à deux rues du Grand Rex, que se trouve le tout dernier cinéma X de Paris. Face aux sex-shops, saunas, et clubs libertins en tout genre, et malgré le fleurissement des sites porno sur le web, le Beverley fait de la résistance et reste l’unique salle parisienne à projeter des films X réalisés dans les années 70 à 90, en 35 mm. Adaptons l’adage : « What happens in Beverley stays in Beverley… » Enfin presque.

                                                 Photo : © Lily La Fronde

Situé au milieu de la ruelle déserte de la Ville Neuve depuis 1970, le Beverley ne paie pas de mine. Il ne souffre pas de voisins voyeurs, le restaurant pakistanais d’en face étant fermé, et la vitrine de la maroquinerie faisant l’angle de la rue, cristallisée depuis les années 80 laisse à penser que que la boutique a fait son temps, elle aussi. Les riverains qui traversent la rue ne prêtent guère attention à l’enseigne rose lumineuse. De temps à autre, un touriste à vélo tourne la tête, intrigué, mais pas assez pour stopper sa descente vers le boulevard pétillant d’agitation, en ce samedi après-midi estival.

Aborder le Beverley ne se fait pas comme ça… on renifle les alentours. Les voisins du boulevard sont de gros poissons, mais au Grand Rex, les guichetiers avouent facilement leur ignorance quant à la présence d’un cinéma porno dans le quartier. À La Criée et sa clientèle plutôt chic, le patron n’est pas mécontent que le Beverley reste caché dans son coin. Si autrefois ledit cinéma faisait office de salon pour cette brasserie devenue restaurant de fruits de mer après la guerre, de lien entre les deux il n’y a guère plus que la proximité géographique…

Campée au coin de la rue, on observe un bonhomme solitaire, jamais le même, sortir sur le pas de la porte du Beverley, et s’en griller une, le regard vague, parfois le front perlé de sueur et la main tremblante, qu’on devine un peu collante. Un homme en costard-cravate, large de la ceinture, mais court sur pattes, sort rapidement, et file dans la ruelle transversale, pour finalement ralentir le pas d’un seul coup après avoir bifurqué. Il allume un cigare et s’éloigne, en jetant machinalement un œil à l’écran de son smartphone. Un grand sec à lunettes s’approche avec un sac à dos. Il ôte la capuche qui recouvrait son crâne dégarni, avant de grimper les 3 marches du Beverley. Marrant, car il est loin de pleuvoir. Il est temps de pousser la porte à notre tour…

Campée au coin de la rue, on observe un bonhomme solitaire, jamais le même, sortir sur le pas de la porte du Beverley, et s’en griller une, le regard vague, parfois le front perlé de sueur et la main tremblante, qu’on devine un peu collante. Un homme en costard-cravate, large de la ceinture, mais court sur pattes, sort rapidement, et file dans la ruelle transversale, pour finalement ralentir le pas d’un seul coup après avoir bifurqué. Il allume un cigare et s’éloigne, en jetant machinalement un œil à l’écran de son smartphone. Un grand sec à lunettes s’approche avec un sac à dos. Il ôte la capuche qui recouvrait son crâne dégarni, avant de grimper les 3 marches du Beverley. Marrant, car il est loin de pleuvoir. Il est temps de pousser la porte à notre tour…

                                              Photo : © Lily La Fronde

« Tout est chaud, ici. »

Derrière sa vitre en plexiglas, Maurice Laroche, pas tout jeune mais bien conservé, salue notre arrivée en arborant le sourire malicieux du chat d’Alice aux Pays des Merveilles. Et des merveilles et autres curiosités, son antre en est remplie. Sa loge regorge de bricoles, de petits papiers et de grandes affiches, et ce qui est sûr c’est que la fesse est un thème récurrent !

Un client entre, Maurice lui délivre un petit ticket bleu, comme il le fait depuis 30 ans, le sésame pour accéder à la salle Alain Payet. Le volet du guichet claque et l’homme ouvre enfin les portes de l’antre des « vieux cochons ». Maurice comprend vite qu’on n’est pas là pour rigoler, et que la discussion s’annonce rageusement longue. Il nous installe dans sa loge, au milieu des bobines et des machines, les mêmes depuis 50 ans, et nous sert un café. La lumière est orange et le café est chaud. «Tout est chaud, ici » prévient Maurice, en jetant un œil à sa caméra de surveillance.

Telle une vigie sur son mât, dans ce lieu confiné qui sent un peu le lave-glace, on observe depuis la lucarne les mouvements dans la salle. Les 90 fauteuils du Beverley sont loin d’être tous occupés. Dispatchés dans la salle, les plus coquins se mettent dans les rangs du fond, mais rares sont ceux qui gardent leurs mains immobiles sur les accoudoirs. Le film est diffusé en simultané dans la loge, sur un petit écran TV situé dans un coin en hauteur, un peu comme à l’hôpital. Sur la pellicule, Rita prend un cours de boxe en porte-jarretelles, et rapidement son prof lui retire son soutien-gorge. S’ensuit une scène de gémissements incessants. Rapidement dans la salle, des hommes se lèvent, et vont et viennent, les uns fumer une cigarette sur le pas de l’établissement, les autres se refaire une beauté aux toilettes…

Dans la loge de Maurice, entre les paquets de mouchoirs payants, les tournevis et les fils de fer, on trouve des dizaines d’affiches de films X à faire baver les collectionneurs, dont une dédicacée par Alban Ceray. Il y a là aussi, des sculptures de corps enlacés venant d’Indonésie ou d’Afrique, des cadeaux, témoins des amitiés que le gérant du Beverley a nouées avec certains clients.

Parmi ces fidèles, de nombreux retraités ont quitté la région parisienne pour se mettre au vert. « On s’emmerde à la campagne, il n’y a rien à faire et la voisine passe son temps à nous épier derrière ses carreaux ! Viens installer ton cinéma chez nous ! » se plaignent-ils lors de leurs visites éclairs. Beaucoup profitent d’un passage au Salon de l’Agriculture, ou du Bourget, pour faire leur pélerinage au Beverley. D’autres encore, sont anglais ou belges, et sont capables de faire l’aller-retour dans la journée pour se faire une toile porno chez Maurice. « Un petit resto, un petit porno ! »

                                Photo : © Lily La Fronde

Le rendez-vous des vieux cochons et de la poésie

La clientèle du Beverley, outre épicurienne, est issue de toutes les classes. Elle n’est pas si différente de la clientèle des cinémas dits « classiques » Cependant pour 99% d’entre elle, sa présence au Beverley est secrète. Venir incognito est un enjeu de taille. L’un des habitués a ainsi été baptisé Le Monde, car il se rendait au cinéma en plaquant son journal préféré contre son visage dès qu’il abordait la rue. Aujourd’hui, le portable a remplacé le journal.

Le Beverley, c’est un jardin qui doit rester secret. «Ça ne se raconte pas, ça se vit. C’est un petit moment intense qu’on attrape et paf ! C’est joli comme tout, c’est rempli de tendresse ! Il y a des jeunes qui feraient bien de passer leur bac ici, eux qui ne savent plus courtiser, tiens… ou la sécu devrait rembourser les places de ciné au Beverley, c’est ce que disent les clients ! »

Intarissable sur le plaisir et la rigolade qu’apporte son cinéma, Maurice nous en parle avec beaucoup de légèreté et de poésie. « Dans la vie, il vaut mieux avoir des souvenirs que des regrets, mon enfant ! Il ne se passe que des choses marrantes, des choses qu’on se rappelle très longtemps, surtout quand il y a des images comme ça », dit-il en montrant l’écran au-dessus de notre tête. « Aujourd’hui, les actrices se font doubler les fesses, car les leurs sont en goutte d’eau, alors qu’à l’époque, tout était naturel ! »

90 sièges, une micro société dans 80m2…

Certains restent solitaires derrière leur écran d’ordinateur. Ici c’est tout le contraire. On est dans le partage, dans l’émotion et le fantasme. Et Maurice de rêver : « Et si Catherine Deneuve faisait irruption dans la salle, dans le prolongement de Belle de Jour ? le plus beau film, finalement, c’est celui que l’on se fait. » Cinéphiles, vieux cochons, retraités, il y a là une micro société dans 80m2, avec des envies et des goûts particuliers. Le Beverley, c’est tout doux, c’est comme une « première communion », pas de queues surdimensionnées, ni de gods, ni de fouets.

« Aucun de mes clients ne s’est retrouvé à la une des faits divers, il viennent ici libérer la pression, et ils repartent après avoir rechargé les batteries, ou les avoir vidées. »

À l’instar des bistros d’antan, ici on arrive seul et on repart à plusieurs, sauf qu’au lieu de se retrouver autour d’un café ou d’un verre de rouge, on se retrouve autour d’un film de cul. Même le curé d’une paroisse voisine fut un habitué du Beverley durant des années, et ne s’en est jamais caché. «Aucun de mes clients ne s’est retrouvé à la une des faits divers, il viennent ici libérer la pression, et ils repartent après avoir rechargé les batteries, ou les avoir vidées…. pour l’extérieur, c’est inoffensif, il y a moins de pervers ici que dans certaines administrations ! » fustige Maurice.

… Devant un bon vieux Brigitte Lahaie de 1970

Un nouveau client s’avance près du guichet, Maurice s’interrompt et descend l’accueillir. Le volet du guichet claquera ainsi une dizaine de fois durant l’heure à venir. 12 euros, tarif unique. La séance étant permanente, à ce prix-là, on peut rester la journée si on veut, et regarder vingt fois de suite les deux films qui tournent. Certains le font, et squattent ainsi leur siège en skaï de 12H à 21H… Cette semaine ils ont le choix entre Hôtesses en chaleur et Dépravée du plaisir, des films des années 90. Mercredi prochain, place aux Lolos de la pompiste, probablement suivis d’un bon vieux Brigitte Lahaie de 1970. Il reste un seul distributeur de ces vieux films X en France, et Le Beverley étant son seul client, Maurice et son distributeur sont mariés pour le meilleur et pour le pire…

                                  Photo :   ©   Lily La Fronde

                                  Photo : © Lily La Fronde

Que deviendront toutes ces bobines cultes, symboles d’une époque ? Certes on les ressort pour des événements comme La Nuit du X, mais cela énerve un peu Maurice : « Quand c’est eux, c’est de l’Art, et quand c’est moi qui passe ces films, c’est du cochon… » Pas assez rentable, le Beverley est voué à disparaître, et Maurice lui-même pourrait déconseiller à un jeune de se lancer dans la reprise de l’entreprise. Trop de taxes, pas assez de clients. La crise ? Selon le patron, elle n’est pas forcément la première raison d’une baisse du chiffre d’affaires du cinéma, car, comme le disent les entraîneurs le long des trottoirs de Pigalle « le cul et la bouffe, ça marchera toujours ! »

La ruine viendrait plutôt, bêtement, du stationnement payant. « Les gens ne prennent plus leur voiture pour venir 10 minutes, une demi-heure ou une heure, ils restent chez eux » se désole Maurice. «Autrefois, on avait des hommes d’affaires, des commerciaux, qui s’octroyaient une ou deux heures de détente avant de reprendre le train. Il y avait même des cinémas X dans les gares, comme à Saint Lazare, et puis ça redonnait un peu d’émotion le soir quand les bonhommes rejoignaient le lit conjugual. Aujourd’hui, ils ont leur smartphone et leur ordinateur, ils n’ont plus de temps libre ! »

« Un seul distributeur de ces vieux films X en France, et Le Beverley étant son seul client, Maurice et son distributeur sont mariés pour le meilleur et pour le pire… »

Malgré cela, Maurice ne manque pas d’idées pour redynamiser l’endroit, puisqu’il prévoit à l’automne des soirées cabaret avec lectures de poésies par des comédiens, déambulation d’une fameuse femme-fleur, tatouée des pieds à la tête, interprétations de chansons libertines par Lastic, et bien sûr séance ciné interdite aux mineurs.

Petit morceau de viande en bout de rangée

                                               Photo : © Lily La Fronde

Alors qu’il commence à citer Ronsard « Mignonne allons voir si la rose…», Maurice est interrompu par un autre client approchant le guichet pour demander s’il y a du monde. « Quand on me demande s’il y a du monde, cela signifie : est-ce qu’il y a des femmes ? Dans ce cas-là, je réponds : oui, à l’écran ! » En effet, des femmes, il y en a peu, à part lors des soirées couples. Comme le dit le patron « on fournit pas la marchandise, il faut venir avec son bifteck », car les seules dames qui se pointent au Beverley « ce sont les journalistes, si vous voyez ce que je veux dire », ajoute-t-il, rictus aux lèvres. On voit parfaitement, et en bonne journaliste qu’on est, on compte bien aller faire un tour dans la salle, pour enquêter sur le terrain.

Maurice propose en blaguant, de diffuser la bande-originale de Neuf semaines et demi pour marquer notre entrée. On se passera de la musique, pas la peine de se faire remarquer. On y va sereine, on hume l’odeur de la sueur, et d’autres sécrétions qui flottent dans la salle, on s’assoit tranquillement au bout d’une rangée vide, par sécurité. Et puis tout d’un coup, on s’aperçoit qu’on est comme un petit morceau de viande lâché à une bande de lions affamés, qui s’approchent dangereusement. À l’écran, John a terminé de courtiser Rita depuis longtemps, et ils sont passés à l’étape suivante. Le jeu d’approche des mâles de la salle durera une vingtaine de minutes, ponctué des « haaaaon haaaaon han han han haaaaaaan » incessants de Rita, qui crève l’écran.

Certains parlent, d’autres non. Ils sont en effet de tous les âges, de toutes les catégories sociales. Costume-cravate, jogging, complet naphtaline, jambe dans le plâtre. « Ça t’excite ? » demande l’octogénaire à notre gauche. La situation est plutôt cocasse, alors on rit. Cependant, une dizaine de regards sur notre décolleté plus tard, des mains baladeuses un peu trop téméraires et une tige masculine passée un peu trop près de notre épaule, on se dit qu’il est temps de se lever pour retrouver l’air pur du boulevard. La bande de fauves se transforme alors en une masse de zombies manquant de nous arracher un bras pour nous retenir. On sort de la salle légèrement perturbée, mais indemne.

À deux, c’est mieux

Entre lieu mythique et secret d’alcôve, le Beverley, c’est aussi le rendez-vous des libertins. Le samedi et le jeudi soir, c’est soirée couples. Il paraît que la salle est parfois aussi sage qu’à l’UGC devant le dernierBatman. Pas ce jeudi soir, alors que nous retentons une expédition au Beverley.

Il est 22H30. En tenue d’Adam et Eve, trois couples de quadra-quinquagénaires se sont emparés des sièges du fond et s’emploient à un effeuillage des plus appliqués. Gâteries, couinements frénétiques, le skaï grince un peu sous le coup des va-et-vient de mesdames et de messieurs, le mélangisme est de mise, et on ne sait plus très bien parfois, dans la pénombre à qui appartient ce pied, à qui appartient cette main. Les sièges du Beverley fleurent bon la cyprine et le sperme, il y a quelque chose de gracieux et de doux dans ce spectacle à six.

                                                                                                                                                                                                                                     Photo :   ©   Lily La Fronde

                                                                                                                                                                                                                                     Photo : © Lily La Fronde

L’un des couples fait un peu bande à part, mais les deux autres sortiront joyeusement du cinéma, bras dessus, bras dessous, comme quatre copains après une partie de boules. Les joyeux lurons en balade se dirigent, habillés cette fois, vers la terrasse d’un bar latino. Deux bières et deux Coca. L’affection immédiate qu’ils semblent se porter est surprenante. Ils s’entendent comme de grands ados qui auraient fait la fac ensemble, alors qu’ils viennent de se rencontrer, pas plus tard qu’il y a une heure dans une salle de cinéma porno. On le sait, on était là, on a tout vu ! Après un petit quart d’heure à les observer derrière notre verre de Coca à nous, on ne pourra s’empêcher d’interrompre leurs fanfaronnades, pour savoir qui se cachait derrière les corps nus et mélangés du Beverley ce soir-là. Surpris qu’on les ait reconnus avec leurs vêtements, ils nous invitent à leur table.

Ainsi, Jean-Marc, 53 ans est déjà venu une dizaine de fois dans le coin, il ne se qualifie pas plus libertin, que sa compagne, Virginie 47 ans. Pour eux, « c’est une parenthèse, une petite flamme ». « On est bien ensemble, mais on cherche à partager quelque chose de plus original, de plus coquin, aller au-delà de ce bien-être. C’est comme en cuisine, on goûte des épices, on se prépare de bons petits plats qu’on déguste, qu’on partage. C’est gastronomique, ça touche aux terminaisons nerveuses », poursuit Virginie.

Bruno, 47 ans, quant à lui, est libertin depuis plus de 20 ans. Cet après-midi, il était à l’Atlas avec Nicole, 49 ans. Habitués à de nombreux clubs et saunas, ils sont ressortis immédiatement de l’endroit, qu’ils ont jugé trop « hard » pour eux. « C’est de l’abattage, n’y allez pas », s’exclame Bruno. Pour lui, « le plaisir des sens, de tous les sens, de voir et d’être vu » est comme une bouffée d’oxygène, et le Beverley est l’endroit parfait pour s’y exercer. « En gros, j’adore les millefeuilles, mais il y a plein d’autres gâteaux très très bons, et ce serait dommage de ne pas les goûter », conclut-il. Décidément, la bouffe et le cul sont liés, intrinsèquement liés.

Le film ? « C’est un prétexte, le spectacle est dans la salle »

Et le film dans tout ça ? Ils s’en fichent, « C’est un prétexte, le spectacle est dans la salle » lance Jean-Marc. Ils savent que la vraie vie, ce n’est pas ça, « la vraie vie, c’est le travail, les factures à payer, être parents ». Alors ils croquent leur gâteau, pimentent leur quotidien, redonnent de la couleur à leur couple. Ils profitent de cette parenthèse que leur offre le Beverley, tant que le lieu vit encore. Et ce soir-là, ils nous quitteront en répétant : « Plus tard, quand on sera très vieux, il vaudra mieux avoir des souvenirs que des regrets. »

 

Boîte noire

● Le site officiel du Beverley 

● sacrée Brigitte Lahaie 

● le site du Brady, qui diffusait aussi des films X lors du Paris Porn Film Fest