FAUVE : "On n'est pas des artistes, mais des artisans."

Publié initialement sur Ragemag, le 16 mai 2013

On nous les vend depuis 6 mois dans les médias comme le phénomène musical du moment. Attirant les foules autant que les foudres, FAUVE n’est pas un « groupe », mais un « collectif ouvert », et la jeune formation parisienne est néanmoins en train de toucher au cœur toute une génération… On a rencontré la nouvelle came des hipsters, les souffre-douleur des mélomanes avertis, histoire de voir si l’entreprise n’avait pas du bon dans sa chair.

« Alors, FAUVE, des gros hipsters marketés jusqu’à la moelle ou juste des types normaux sur lesquels ta sœur ne se retournerait même pas dans la rue… mais qui ont compris deux-trois trucs de la vie ? »

« FAUVE baise les rapports humains baisés, défait le défaitisme, hait la haine et a honte de la honte. » 44 000 fans sur Facebook sans avoir encore sorti la moindre galette, mais avec un EP prévu pour le 20 mai, cela ne saurait tarder. Ni slam, ni rap, mais du spoken words incisif, balancé avec ferveur par une voix juvénile. Un dépouillement musical assumé, compensé par une sincérité profonde, sans bling-bling ni paillettes, dans un champ lexical bâtard qui pète les conventions en mixant allégories et métaphores filées avec le langage parfois très cru de la génération 2.0. Concrètement chez Ragemag, on s’en tamponne le coquillard de savoir que les membres de FAUVE tournent au « chips goût poulet braisé » (coucou Les Inrocks !), mais on était en droit de se demander ce qu’il y avait derrière ceux qui veulent bien « parler de ce qu’ils font, mais pas de qui ils sont. » Rendez-vous fut donc pris avec l’un des membres du groupe, dans la cave d’un pub du 2arrondissement, à l’heure où se terminent les matches de rugby. Quelques pintes de Kilkenny plus tard, le bar ferme, mais le bonhomme tiendra ses engagements et terminera l’interview en mode Paris Dernière, arpentant les rues plongées dans la nuit fauve.

Alors, FAUVE, des gros hipsters marketés jusqu’à la moelle ou juste des types normaux sur lesquels ta sœur ne se retournerait même pas dans la rue… mais qui ont compris deux-trois trucs de la vie ?

Vous existez depuis 2 ans et demi. Pourquoi avoir créé un corp ?

Parce que sur scène on est 5, mais derrière on est 20. À la base, le corp c’est informel, ça n’a pas de forme juridique précise. Des amis, des proches font partie de l’aventure, sont motivés et nous aident. En fait, on n’a rien inventé. Il y a des groupes qui s’entourent d’un mec qui fait des vidéos, d’un autre qui fait des photos. Tous les groupes fonctionnent comme ça. Nous, on dit juste qu’on le fait. C’est pas pour ça qu’on est mieux, et les gens ont le droit de s’en foutre, mais on le dit parce qu’on trouve ça normal. C’est important de dire que FAUVE, ça n’est pas que nous.

FAUVE, c’est donc un « collectif ouvert », que tous ceux qui adhèrent à votre conception de la vie et des relations humaines peuvent intégrer ? Et ça marche ?

Énormément. On reçoit beaucoup de textes, beaucoup de photos, des vidéos, de la musique… On n’a pas le temps de tout lire, mais on va y arriver. On a juste été débordés par le truc, on ne pensait pas qu’il y aurait autant de gens qui enverraient des choses, mais on va répondre à tout le monde.

Cette soudaine reconnaissance, elle s’est énormément créée grâce aux réseaux sociaux. D’ailleurs, vous les maîtrisez très bien, c’est la base de votre communication. On vous reproche même de trop bien vous en servir, qu’est-ce que vous répondez à cela ?

Internet est un outil. On utilise juste les outils qui sont à notre disposition. Il nous permet de communiquer, il est là, il faut s’en servir. Nous dire «Te sers pas d’internet », c’est comme nous dire « Te sers pas de guitare », c’est ridicule. Peut-être qu’on est dans une génération un peu charnière ; on n’a pas grandi avec ça, mais on s’y est adapté, et on ne peut pas ne pas s’en servir, parce qu’on passe notre vie là-dessus. En tant que fan de musique, je m’informe énormément sur internet, et d’ailleurs c’est internet qui a forgé ma culture musicale. Avant internet, c’était la médiathèque ou la gravure de CD. Qui n’a pas Facebook ? Il faut arrêter de se poser des questions, les mecs qui ne savent pas s’en servir, c’est juste eux qui sont à la traîne. Quand tu fais tout toi-même, c’est un peu le seul canal que tu as pour parler aux gens.

Au début, on voulait juste un endroit où envoyer nos potes écouter ce qu’on faisait, et un jour on a commencé à recevoir des commentaires d’inconnus. Ça faisait bizarre… limite on leur répondait : « Mais t’es qui, toi ? » On était vraiment étonné, parce qu’on a eu des dizaines de groupes avant ensemble, et mis à part nos potes, on n’avait pas de public.

Il y avait peut-être moins de trafic sur internet à l’époque de vos autres groupes ?

Peut-être, ou ce que l’on faisait avant était tout simplement moins bien ! C’est génial que des gens se reconnaissent dans le projet, on va pas non plus le refermer en disant : « Oh putain, on les connaît pas, on remballe. » Non, on a toujours été ouverts. Si tu vois que des gens s’intéressent, tu joues le jeu. Et nous on joue le jeu, on communique de manière généraliste pour tout le monde…

« Sur les réseaux, on peut plus dire Bar Mitzvah, sinon les gens se battent ! Tu as ta liberté d’expression mais tu ne l’as pas brute. »

Ça, ça signifie lisser son discours, et même s’autocensurer, non ? Et de là naît bien une forme de stratégie de communication ?

En musique on garde notre identité, on va pas faire un truc en se demandant si ça plaira ou pas, c’est hors de question, mais sur les réseaux… Tu peux pas parler à tout le monde comme à tes potes. Tu ne peux plus faire de blagues limites. C’est plus possible. On fait attention à ça. Par exemple il y a deux jours, j’ai posté un statut sur notrefanpage : « On cherche un endroit pour faire un pique-nique, pour la Bar Mitzvah d’un petit cousin. » C’était une blague, mais on a reçu plein de commentaires un peu abusés. On peut plus dire Bar Mitzvah, sinon les gens se battent ! Tu as ta liberté d’expression mais tu ne l’as pas brute. Après c’est normal… c’est juste humain. Quand tu es face à un auditoire de 40 000 personnes tu ne peux pas parler de la même manière que quand tu es face à trois personnes que tu connais, c’est pas une question de virtuel, mais une question de bon sens. Les gens sont différents, tu peux pas t’adresser à eux d’une manière trop tranchée, sinon il y a des gens qui vont le prendre mal, et te prendre pour un connard alors que ce n’est pas ce que tu voulais.

 

C’est pourtant aussi comme ça que vous touchez les gens, dans cette manière de communiquer, en faisant tout vous-mêmes, en répondant personnellement à chaque message.

On fera toujours ça comme ça, il faut qu’on continue à le faire nous-mêmes. Ça ne fait qu’un mois qu’on a tous quitté notre boulot. Quand tout s’est accéléré, en janvier, on n’a pas réussi à suivre, mais on va y arriver, on va répondre aux 700 conversations Gmail en attente, aux tweets, à tout, c’est important.

FAUVE semble cristalliser à la fois les maux et les espoirs profonds de beaucoup d’adolescents. Vous recevez beaucoup de témoignages ?

Oui, et on est extrêmement touchés et presque dérangés, gênés, par les gens qui nous écrivent des mails dans lesquels ils nous parlent de leurs problèmes. C’est très difficile de répondre à ça car on ne se sent pas légitimes ! C’est très touchant, mais c’est une charge très lourde.

Ça ne serait pas l’effet pervers des réseaux sociaux, justement ? Cette facilité à se livrer à cœur ouvert à des inconnus ?

Ouais, putain… ça, c’est effrayant. Mais dans un sens, à travers nos textes, on est dans ce truc qu’il faut se dire la vérité et les vraies choses. Alors le mec, il se sent comme ça et il l’exprime… On n’a pas de mode d’emploi mais on a une notion de résistance. On fait des constats durs, mais on ne dit jamais « c’est foutu». Et je pense que les gens qui nous écrivent ont compris qu’il y avait de l’espoir derrière FAUVE. Alors que d’autres ne nous comprennent pas du tout. Mais je pense que les gens qui ont compris y cherchent des solutions, malheureusement on n’en a pas et ce serait trop prétentieux d’en proposer.

Vous ne craignez pas que cela vous bouffe ?

C’est peut-être un peu le risque. Ça nous met clairement mal à l’aise, puisqu’on ne se sent ni légitimes pour recevoir ces messages, ni pour y répondre. À des degrés divers, ça nous attaque oui, mais c’est aussi un moteur, ça nous pousse à résister encore plus quand on voit que d’autres vivent le Blizzard.

Pour en revenir à tous ces messages très symptomatiques d’une jeunesse en mal de reconnaissance, en quête d’une bouée à laquelle se raccrocher, vous ne pensez pas que les gens perdent tout simplement certains codes des rapports humains, à force de vivre derrière un écran ?

Si. Mais au final, est-ce que c’est pas mieux ? Est-ce que c’est pas mieux de s’affranchir de règles sociales un peu débiles et de pouvoir révéler vraiment ce que tu penses parce t’as une distance et que, du coup, ton message est vrai ?

« Vie réelle, vie virtuelle, tout ça c’est des conneries, il y a la vie, c’est tout. »

FAUVE prône justement un retour aux rapports humains vrais. On en est loin avec les méandres des réseaux. Le meilleur moyen d’y arriver, est-ce que ce n’est pas carrément de couper le câble internet ?

Le plus important c’est le fond, pas la forme. Est-ce que Ragemag est moins intéressant que France Soir, parce qu’il est uniquement lisible sur internet ? [NDLR : France Soir n'est désormais disponible que sur Internet] Non, parce que c’est une question de contenu. Finalement, est-ce qu’internet crée une barrière ? Oui. Mais est-ce que cette barrière n’est pas une protection qui va te permettre de le livrer plus facilement ? Tu écris un mail parce qu’il est beaucoup plus difficile d’exprimer le fond de ta pensée en parlant. Où est le problème si ça t’amène à révéler vraiment ce que tu penses. Vie réelle, vie virtuelle, tout ça c’est des conneries, il y a la vie, c’est tout.

Vous avez écrit une chanson qui s’appelle Nuits Fauves, contenant des samples du film de Collard. Rien à voir entre vous et le film, à part ce besoin de se sentir dans la vie, mais le fil rouge du film, c’est la maladie ; le virus est la menace qui pousse le héros à vivre intensément. Alors votre menace à vous, finalement, c’est quoi ?

La routine, le fait de s’habituer à des rapports durs, et de s’encroûter. Alors c’est pas le sida, comme dans Les Nuits fauves, c’est nul par rapport à Cyril Collard, mais voilà. Lui il se bat pour sa vie, qui est en jeu, nous on se bat contre une façon de vivre. Encore une fois, on est des gens normaux. C’est décevant ? On sait que certains vivent de vraies menaces, nous on parle juste de notre envie de vivre, d’envoyer se faire foutre le reste et d’avancer, mais on n’est pas plus menacés que ça en fait. Ce qui nous pousse à dire qu’on est dans la vie, à célébrer l’instant présent, c’est aussi que FAUVE vient du fait qu’on avait l’impression de vivre des vies ennuyeuses, monotones, routinières, et c’est ça qu’on combat. On veut secouer les choses.

 

Au final, vous vous débattez contre une non-menace ?

Le danger, c’était l’ennui… « Dans le Blizzard, l’ennui est un crime et la vie est un casse du siècle », c’est ce qu’on dit dans notre chanson. Le blizzard, c’est l’ennui. C’est un truc profondément commun.

Il y a de la rage dans FAUVE ?

Oui, il y a de la rage. Il y a de la hargne parce que ce qu’on exprime c’est un besoin. Il y a un côté viscéral. Il y a un côté explosion, ça a été tellement contenu pendant longtemps que ça explose. Briser la routine, vivre l’instant, oui, il y a de la rage là-dedans.

Vous êtes beaucoup appréciés, mais parfois aussi violemment critiqués.

À partir du moment où un truc marche, il y a des gens qui en font trop et qui disent des choses absurdes comme : « Vous êtes des génies, le meilleur groupe en France depuis Noir Désir », « les nouveaux Baudelaire, les nouveaux Rimbaud… » Tout ça c’est des conneries ! Faut pas y accorder de crédit. On est un jeune groupe qui a sorti 5 titres sur internet et qui a fait 15 concerts dans sa vie et voilà, c’est ça ce qu’on vaut en fait. Et c’est pour ça que derrière, il y a beaucoup de haters aussi, car parmi les gens qui découvrent, certains vont forcément être déçus. Moi je connais pas FAUVE et on me le vend comme un phénomène, LE phénomène du moment, il y a intérêt à ce que ce soit vachement bien. Sauf que c’est pas encore le cas, on espère que ça le devienne, mais ça ne l’est pas encore. On refuse plein de trucs et on n’a pas envie de trop se montrer. On veut la jouer profil bas.

Vous êtes aussi victimes de l’image renvoyée par une partie de votre public, qui font de FAUVE un truc de hipsters.

Le problème de la plupart des hipsters, c’est qu’ils sont égocentriques ! C’est pas notre milieu, et on ne s’est jamais vantés de connaître un truc. C’est un petit manque de maturité, un manque de confiance en soi, de s’exposer comme ça. Par exemple, quand les gens nous demandent des autographes… Se trouver dans la posture de pouvoir signer un autographe, où est la légitimité ? Ça va pas avec FAUVE. On est des mecs normaux. Alors est-ce que les hipsters nuisent à l’image de FAUVE parce qu’ils se l’accaparent ? En fait on s’en fout un peu. Mais après tu peux vite te retrouver dans l’amertume, comme le groupe de punk Refused, que j’aime beaucoup et qui a splitté en 97 parce qu’ils se sont retrouvés avec un public qui ne les comprenait pas. Ils ont toujours été anti-système, anticapitalistes, et les gens qui suivaient Refused étaient là pour se bagarrer et n’en avaient rien à foutre de la politique. Eux, c’était des anarchistes et ça leur cassait les couilles de jouer à des concerts où 90% des mecs étaient des gros beaufs qui voulaient se taper dessus. Ils ont splitté en partie pour ça, parce que leur message ne passait pas, ils étaient en décalage avec leur public. Alors on va pas dégager une partie de notre public parce que ce sont des hipsters, mais je pense que ce n’est pas une majorité. On le sent ici, parce qu’on est à Paris.

On vous critique aussi beaucoup sur le fait que vous ne montriez pas vos têtes. Pas de photos de groupe, projections vidéos sur vous durant les concerts… vous essayez de créer du mystère, un peu à la Wu Lyf ?

Non, du tout. À la base, le fait de pas se montrer c’est de la pudeur, parce que quand tu as des textes très personnels, qui nous touchent tous à différents niveaux, t’as pas envie de montrer ta tête. Ça suffit, il y a suffisamment d’impudeur dans le truc… Il y a un vrai constat dur dans nos chansons, et ça nous gênerait vraiment que nos proches nous reconnaissent. On veut pas qu’on nous lise, nous. Le but c’est de cracher un truc, d’extérioriser quelque chose, parce qu’on en a besoin et que derrière, personne ne vienne nous voir en nous jugeant. C’est pour ça qu’à la base on ne se montre pas, car on ne veut pas qu’on associe nos textes à des gens. On n’a jamais changé de cap là-dessus. Mais aujourd’hui on est bien emmerdé quand une émission de télé veut nous inviter, on est obligé de dire non, donc on est un peu pris en otages par cette décision aussi.

On lit partout que vous voulez rester 100% indépendants, c’est viable à votre avis ?

On a toujours dit qu’on signerait en label. On l’a toujours dit et si tu lis le contraire dans les médias, c’est un mensonge. On peut pas tout faire tout seuls tout le temps. Là, on fait l’EP tout seuls et on en est ravis. Mais on veut garder un contrôle sur tout ce qu’on fait et on va vouloir continuer à être plus impliqués que n’importe quel groupe signé en label sur notre business, parce qu’on a l’habitude de gérer, qu’on a commencé à le gérer tout seuls et qu’on veut garder un maximum de contrôle dessus. C’est plus seulement une passion, c ‘est une vie. On a choisi d’en vivre, et pour continuer à en vivre il faut donner les meilleures chances au projet, et pour ça il faut juste bosser avec les meilleurs.

Vous n’avez pas peur de dénaturer le projet ?

Tous les professionnels qu’on a rencontrés ne sont pas stupides… Il y a un truc qu’il faut s’enlever de la tête, c’est l’image du producteur à gros cigare, Pascal Nègre avec son costard violet à la Star Ac’. Parce que ça c’est une caricature, enfin même pas, c’est une bizarrerie, une exception. La musique, déjà c’est une industrie qui ne gagne pas d’argent, et ensuite c’est même de l’artisanat, avec des gens passionnés. Pas tous, il y a des gens qu’on a rencontrés qui avaient l’air de gros cons et on ne les a jamais revus, mais en tout cas il y a plein de gens qui comprennent le projet, beaucoup mieux qu’énormément de nos proches. Et justement le plus important pour eux, c’est de ne pas casser le truc, ils le savent bien. Ce sont des entreprises commerciales qui veulent gagner de l’argent, ils savent parfaitement que si on dénature le truc, ça ne marchera pas. On est en discussion avec des labels, on pense signer avant l’été et pouvoir ensuite travailler sur l’album, mais on a des structures de contrat en tête, il est très important pour nous de pas signer un contrat de maison de disques classique dans lequel on cède tous nos droits, où on te donne beaucoup d’argent pour que tu développes tout d’un coup, etc. Nous, on veut très peu d’argent, juste suffisamment pour travailler sur le truc, mais on veut tout garder, on veut rester producteurs de notre musique. On va signer en licence. Gamin, j’étais très anti-major, mais c’est un truc de gamin, ces boîtes-là se battent pour leur survie tout simplement, comme nous.

« On n’a pas de mèches et on bosse pas dans la pub. Qu’on s’imagine plein de trucs sur nous, c’est un risque, et c’est même contre-productif pour nous, mais la question de la justification ne se pose pas. »

Il faut du matos et de l’argent pour monter un projet comme le vôtre, et les enregistrements sont plutôt de qualité, c’est d’ailleurs ce qui laisse à penser à vos détracteurs que vous partiez avec des facilités financières…

Genre papa maman bossent dans une maison de disques, ouais ? [rires] C’est vrai que c’est peut-être un piège pour nous de ne pas dire qui on est parce que ça alimente les réflexions des gens qui peuvent avoir des préjugés. On a vu des trucs hallucinants sur internet : des gens qui disent « FAUVE, c’est deux mecs avec des mèches qui bossent dans la pub. » Alors déjà, on n’est pas deux, on est 5. On n’a pas de mèches et on bosse pas dans la pub. Qu’on s’imagine plein de trucs sur nous, c’est un risque, et c’est même contre-productif pour nous, mais la question de la justification ne se pose pas. Et si les gens qui nous traitent de pubards ou de bourgeois voyaient les moyens qu’on avait pour faire l’EP… On travaille avec des bouts de ficelle : une carte son, des amplis, une guitare et une basse, qu’on a depuis des années, et un micro qu’on s’est fait prêter. Tout ça avec un Mac qu’on a depuis longtemps et qui déconne. En tout cas, ça nous fait énormément rire que des gens croient qu’on a des moyens pour enregistrer l’EP, c’est vraiment le monde à l’envers parce que les maisons de disques nous disent tout le temps qu’on a enregistré ça avec du matériel de merde, et eux au moins, il savent de quoi ils parlent, parce que c’est vrai.

Et tout ce délire de merchandising, les T-shirts etc., ça va pas justement dans le sens inverse de votre démarche d’être bruts, vrais, sans enluminures connotées « commerciales » ? D’autant que les jeunes aujourd’hui confondent un peu culture et consommation, et compensent souvent un vide culturel par de la consommation à outrance. Vous avez pas peur de les perdre en faisant ça ?

On a pas mal été critiqués pour ça. En fait, tu as toujours eu cette opposition : l’art ça doit être pur et ça doit pas être trollé par le commerce. À partir du moment où tu fais commerce de ton art, ton art est vicié. On n’adhère pas trop à cette conception. Parce qu’on se considère pas comme des artistes, mais comme des artisans, c’est différent. On fait ça maintenant à plein temps, et on fait ça pour vivre aussi. Par exemple, à l’approche de la sortie de l’EP, on reçoit des mails de mecs qui nous disent : « Pourquoi vous vendez votre disque à la FNAC, c’est pas de la culture la FNAC, vous vous retrouverez à côté de Florent Pagny et de Sexion d’Assaut, vous valez mieux que ça ! » ; « Et pourquoi vous êtes sur iTunes, et Amazon ? Vous collaborez ! » Ben ouais, on collabore avec ces boîtes, mais en même temps qui ne collabore pas ? Pour nous, ça pose des problèmes de bosser avec la FNAC, avec Amazon, avec iTunes, parce que ce sont des boîtes qui ne font pas forcément le Bien. Mais on n’est pas là forcément pour faire le Bien. Notre combat à nous, c’est autre chose, on peut pas être sur tous les fronts… Alors oui, on met notre CD en vente à la FNAC parce qu’ils nous l’ont demandé et qu’on était ravis. Il n’y a rien de pire que la grande distribution ! Mais en fait, si, il y a toujours pire… Tout est trop imbriqué.

D’après toi, on diabolise trop ce système, donc ?

Bien sûr. Diaboliser la FNAC… c’est quand même moins pire que la Société Générale ! Moi je suis à la Société Générale, putain merde, c’est des enculés, et je le ressens en tant que consommateur ! Quand je vais à la FNAC, au moins j’en ai pour mon argent ! Tout le monde gueule contre les banques mais tout le monde a un compte en banque. Tu sais quoi, si on voulait vraiment être anticapitalistes on serait pas là déjà, on serait même pas sur Facebook. Les mecs qui nous reprochent d’être des capitalistes, ben mec casse-toi de Facebook, il n’y a pas plus capitaliste comme boîte que ça. Mais ça nous empêche pas d’avoir de la rage. Chacun son combat.

« Si les mecs sont pas contents parce qu’ils ne nous trouvent pas assez engagés, qu’ils aillent voir ailleurs, qu’ils aillent chercher ailleurs leur manque d’engagement. On retient personne, et on comprend très bien en plus. »

Il y a ceux qui choisissent de sauver les bébés phoques en Antarctique, et ceux qui apportent des couvertures et à manger aux clochards en bas de chez eux.

Oui, voilà. Chacun aide à son niveau. À partir du moment où ça part d’une bonne intention, faut arrêter de donner des leçons. Et le mec qui va aider les clochards en bas de chez lui, il a pas le temps d’aider les bébés phoques, il faut qu’il vive sa vie aussi ! Ben nous, c’est pareil, la FNAC, d’autres gens s’en occupent. C’est peut-être moins bien. Il y a des gens qui préfèrent les bébés phoques aux clochards, je peux comprendre… Un bébé phoque, t’as envie de le prendre dans tes bras, un clochard ça sent mauvais. Nous, entre l’un et l’autre on choisit… autre chose, on est sur un truc plus proche de nous. Et puis si ça ne plaît pas aux gens, qu’ils aillent voir chez Greenpeace. On n’a jamais prétendu se battre pour autre chose, c’est dingue qu’il y ait des gens qui croient qu’on le veuille ! Et d’autre part, d’un point de vue personnel ça ne nous empêche pas d’être engagés, mais ça ne regarde personne, c’est pas de ça dont on veut parler. On est droits dans nos bottes là-dessus, on n’a aucun reproche à se faire. Si les mecs sont pas contents parce qu’ils ne nous trouvent pas assez engagés, qu’ils aillent voir ailleurs, qu’ils aillent chercher ailleurs leur manque d’engagement. On retient personne, et on comprend très bien en plus.

 

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